À travers nos interviews, nous cherchons à valoriser ceux qui soutiennent la consommation des énergies renouvelables, de part leurs actions à grande ou petite échelle. Ces acteurs de la transition énergétique sont la preuve incarnée du potentiel et de la volonté de l’humain à palier le nucléaire, et c’est pour cette raison que nous souhaitons les mettre en lumière. Aujourd’hui nous partons à la rencontre de Rémy Fernandes Dandré, qui a fait le choix de voyager en Tuk Tuk électrique, une première.

Ludwig Merz, Karen Koulakian et lui-même sont à l’origine d’un road trip éco-responsable complètement inédit. Engagés dans une épopée de 120 jours à travers 15 pays différents. Ils ont traversé l’Asie à bord de ce petit triporteur de 905 kg reconverti en véhicule électrique, équipé de quatre grands panneaux solaires et d’un pack de quatre batteries lithium-ion.

D’où vous vient cette idée ? Pourquoi avoir fait le choix d’orienter votre voyage sur le continent asiatique, et de le commencer à Bangkok ?
Je pense que cette idée est aussi inédite que la manière dont elle est venue s’installer dans nos esprits. Ludwig et Karen étaient à l’époque, donc en 2015, en Double Master à Bangkok. Un soir, lors d’une soirée plutôt arrosée, ils ont pris un TuK Tuk pour faire un tour de ville. Ils ont clairement adoré le concept, à tel point que durant les deux semaines qui ont suivi cette excursion nocturne, l’idée d’un road trip à bord de ce véhicule a commencé à fleurir. Quand ils m’ont appelé sur Skype pour me faire part de cette idée folle ; j’ai adoré.

Le départ à Bangkok s’explique simplement par le fait que mes amis étudiaient sur place. Mais traverser l’Eurasie, par la voie du nord, en passant par la Chine et le Kazakhstan notamment, nous donnait l’occasion de relever un plus gros challenge et de bénéficier de plus de crédibilité d’un point de vue technique, de part un approvisionnement en électricité incertain et des routes difficiles d’accès. L’Asie est aussi un continent où notre problématique environnementale se doit d’être pro-mue, compte tenu des taux de pollution atmosphérique alarmants dans nombre de villes asiatiques.

Très rapidement, nous avons voulu développer ce projet en l’inscrivant dans une démarche de promotion de la transition énergétique, en corrélation avec les objectifs de la COP21. C’est pour cette raison qu’on a décidé d’élaborer un prototype de trois-roues 100% électrique, propulsé à l’aide de panneaux photovoltaïques et de batteries lithium-ion.

Le lendemain du Skype avec mes camarades de Bangkok, j’ai rencontré une productrice de programmes télévisés sur M6, lors d’une soirée parisienne. Bien évidemment, je lui ai fait part de notre volonté d’organiser un road trip en Tuk Tuk, et celle-ci a été emballée. Nous avions un mois pour monter le projet avec un scénario élaboré et décrocher notre émission. À ce stade, nous ne pensions pas encore à la dimension électrique du voyage. Bien que l’opération télévisée n’ait ja-mais vu le jour, la rencontre avec cette productrice nous a motivé comme jamais pour porter ce projet jusqu’à sa concrétisation huit mois plus tard.

Avez-vous fait appel à un professionnel pour l’aménagement de vote véhicule, et notamment pour l’installation des panneaux solaires ?
Au départ nous avons fait de la prospection auprès des fabricants de Tuk Tuk thaïlandais. Nous avons fini par travailler sur notre prototype en collaboration avec TukTuk Factory, une entreprise néerlandaise qui commercialise déjà de petits modèles de Tuk Tuks électriques. Il s’agissait d’un partenariat de co-création. Nous avons utilisé le châssis de leur véhicule, pour les batteries en li-thium nous nous sommes approvisionnés en Chine, et pour les panneaux solaires nous avons fait appel à un ingénieur thaïlandais.

Au total, nous avons mis environ trois mois pour construire notre véhicule, le prototype seul nous a coûté un peu moins de 30 000 euros, et le projet en lui-même s’élevait à 65 000 euros. Entre autres, il fallut compter 8 500 euros rien que pour la partie administrative en Chine : permis de conduire temporaires, immatriculation temporaire, accompagnement 24/7 par un guide rémunéré.

Outre votre volonté commune de promouvoir l’énergie solaire, quel message avez-vous voulu transmettre par le biais de cette initiative ?
Nous avons voulu prouver qu’il est possible, au niveau individuel, de réaliser des projets qui nous tiennent à coeur, tout en menant une action éco-responsable. Je pense que notre message

principal est qu’aujourd’hui; il est envisageable d’imaginer et réaliser des prototypes de véhicules électriques, sans être dépendant des grands constructeurs automobiles.

En parallèle, la COP21 prenait de plus en plus d’ampleur, et nous tenions aussi à communiquer autour des enjeux de cette conférence au sein des différentes villes que nous traversions. Par exemple, au Kazakhstan ou en Russie (où les sources de revenus sont essentiellement dues à l’exploitation d’hydrocarbures), les populations n’ont pas une grande connaissance de l’existence et du développement des véhicules électriques. En réalité, ce sont des personnes contre, ou en marge de la transition énergétique que nous avons rencontré dans ces pays. Grâce à ce voyage, nous avons découvert le sujet tout aussi complexe que fascinant qu’est la mobilité électrique. Notre volonté aujourd’hui est de développer des solutions encore plus propres et plus durables dans le temps.

Quelles ont été les réactions de votre entourage face à l’annonce de votre projet commun ?
De manière générale, ils ont reçu l’idée de manière plutôt positive. Les parents de Karen se sont surtout demandés pourquoi nous organisions notre voyage en Asie. Quant aux miens, ils étaient surtout inquiets face aux traversées des zones de conflits. Il y a toujours cette peur persistante quoiqu’infondée, des pays qui finissent en ‘-stan’.

Mais pour l’anecdote, nos plus gros soucis étaient : les culs-de-poule, les éboulements, les poids lourds manquant de nous percuter, et les passages frontières imprévisibles comme lorsqu’en Rus-sie, les douaniers décidèrent de nous retenir plus de 24h sans raison.

Vous avez donc mené ce voyage aux côtés de deux de vos amis étudiants : Ludwig Merz et Ka-ren Koulakian. D’où vient le terme « The Pilgreens » qui s’apparente au nom de votre « road team » ?
C’est tout simplement un jeu de mot en anglais avec les mots «Pèlerins» et «verts» ! C’est éga-lement en référence au ‘Pilgrim Fathers’ (Père Pélerins), ces explorateurs et pères fondateurs des États-Unis d’Amérique.

Projetez-vous de renouveler l’opération ? Si oui, quelles seraient vos destinations ? Changeriez-vous quel chose par rapport à votre premier voyage ?
Oui complètement, mais d’une toute autre manière pour le moment. Actuellement, nous allons mettre le Tuk Tuk à disposition de la métropole de Toulouse, qui pourra être utilisé pour divers évènements, y compris pour la promotion du livre en cours de finalisation. À ce sujet, nous cher-chons encore un éditeur.

Mais nous sommes bien évidement toujours à la recherche de participants téméraires pour notre prochain voyage dont l’itinéraire serait à définir avec les nouveaux partis prenants.

Je pense que si nous devions modifier quelque chose, se serait le mode de propulsion afin de bé-néficier d’une empreinte carbone encore plus basse. Pour notre prochaine édition, nous voulons faire appel à de nouvelles technologies, possiblement à travers l’utilisation de batteries dont la fa-brication n’engage pas l’extraction très polluante de métaux rares.

Consommez-vous au quotidien les énergies renouvelables ? Pour quelles raisons ?
D’un point de vue personnel, je contrôle simplement ma consommation. Étant donné que je n’ai pas ma propre maison, car je suis souvent à l’étranger pour des raisons professionnelles et chez ma famille quand je suis en France, je n’ai pas l’occasion de m’engager au quotidien dans la con-sommation d’énergies renouvelables.

Néanmoins, il est vrai que ce voyage a complètement modifié notre rapport à l’environnement et la conception de la notion du « renouvelable ». D’un point de vue professionnel, nous nous sommes orientés vers le développement durable; Ludwig travaille maintenant chez le leader mondial du stockage de l’électricité qui fabrique des accumulateurs, et Karen va surement se spécialiser dans la mobilité électrique.

Notre démarche de sensibilisation était soutenue par l’ONU, qui nous a décerné le label COP21 ainsi que par La Ministre de l’Environnement de l’époque, Madame Ségolène Royal. Nous possé-dions notre stand à la conférence de l’ONU, mais nous avons également organisé plusieurs pa-rades avec des véhicules électriques, à Paris, à Diessen en Allemagne, à Érévan en Arménie, ou encore un forum de la mobilité électrique à Lourdes, où notre discours était orienté vers la pédagogie.

En revanche, ce qui est important de souligner c’est que notre voyage ne se limitait pas à la per-formance technique qu’est de franchir 350 kilomètres par jour. Lors de nos haltes dans les grandes villes jalonnant notre parcours, nous tenions à sensibiliser la population à la transition énergétique. Nous y sommes parvenus grâce à une superbe couverture médiatique dans plus de 50 pays. Le contexte socio-culturel est très différent d’un pays à un autre. C’est pour cette raison que nous organisions un maximum de conférences dans les universités et les clubs rotariens no-tamment, pour faire le prêche d’une mobilité d’avenir, pas forcément électrique d’ailleurs, mais à condition d’être durable. Nous expliquions les enjeux et défis de notre projet, et surtout, essayions d’inciter les jeunes à poursuivre ce genre d’initiatives. Nous voulions prouver qu’il est possible de partir à l’aventure tout en protégeant la planète et en réduisant son empreinte environnementale.

Pour le scoop, je suis actuellement en train de rédiger le récit de notre voyage, illustré par l’artiste Anir Amsky, et qui devrait être terminé courant de l’été ! Je m’applique notamment à comparer pays par pays l’impact de notre empreinte carbone en fonction de la provenance de l’électricité.

Qu’est-ce que ce voyage vous a apporté en tant qu’humain ? Concevez-vous désormais différemment la vie que vous menez ?
Il est évident que ce genre de voyage modifie notre perception de la vie et de notre rôle à jouer au sein de la société. C’est aussi pour cette raison que j’ai tenu à écrire ce livre!

De manière générale, je dirais que j’ai beaucoup appris sur ma personne. Le début de notre pé-riple était souvent rythmé par les disputes. Mes compagnons de voyage et moi-même sommes is-sus de différentes cultures : arménienne, allemande et française. Nous devions donc nous adapter aux conventions de chacun, ce qui au début nous a demandé de gros efforts. Mais avec le temps, les individualités au sein du groupe sont devenues incroyablement complémentaires.

Oui, aujourd’hui je me rends compte que les voitures électriques m’intéressent beaucoup plus qu’avant. D’ailleurs, je me trouve actuellement en Géorgie, et j’ai remarqué qu’il en circulait beau-coup plus qu’en France ! Je porte considérablement plus d’attention aux solutions concernant les énergies renouvelables, au point de faire la différence entre les multiples acteurs qui peuvent pro-poser des alternatives « propres ». C’est-à-dire que que je fais attention à la traçabilité de la pro-duction, et surtout, s’ils ont une solution pour « l’après », pour les panneaux solaires en fin de vie par exemple, est-ce que ces acteurs proposent un plan de recyclage viable ?