Aujourd’hui encore, ce sont environ 270 millions de personnes en Inde qui n’ont pas accès à l’électricité. Malgré le fait que l’économie du pays soit marquée par une véritable essor durant ces dernières décennies, un véritable défi s’impose : gérer son développement.  En cette fin de mois de juillet, nous vous proposons l’interview de Clémentine Chambon, une femme qui voue son métier à la lutte contre la précarité énergétique en Inde et à la transition énergétique.

Animée d’une volonté de faire bouger les choses, soulignée par une grande part d’altruisme, elle est aussi la co-fondatrice de Oorja. Nous vous laissons découvrir plus en détails son parcours.

logo Oorja

Doctorante en ingénierie chimique, vous êtes à l’origine d’une formidable initiative qui pourra aider des millions de personnes défavorisées en Inde. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste cette innovation?

portrait de Clémentine ChambonLe problème majeur en Inde est que l’énergie reçue du réseau national dans les régions rurales n’est pas suffisante : elle est de basse qualité et il y a beaucoup d’interruptions, alors les consommateurs reçoivent souvent moins de six heures d’électricité par jour. Cela freine le développement économique dans ces zones qui sont principalement agricoles. Nous avons donc décidé d’élaborer un plan d’action autour de trois piliers que sont : la pauvreté énergétique, la crise de l’agriculture, et bien évidemment le changement clima-tique, car le manque de moyen pousse les utilisateurs à consommer des sources non-renouvelables comme le kérosène et le diesel.

Notre innovation repose sur ce que l’on appelle des « mini-réseaux ». Ce sont de mini-centrales d’énergie décentralisées qui produisent de l’électricité à base cellules photovoltaïques, ou bien en transformant des déchets agricoles à travers la gazéification. On stocke et transmet de l’énergie pour des petites entreprises en zone rurale, des agricul-teurs pour l’irrigation, mais aussi des institutions publiques, par exemple les banques qui ont besoin d’énergie viable pendant au moins 12 heures par jour.

Nous emballons tous les composants du mini-réseau dans un container de transport maritime qui pourra ensuite être transporté et installé en quelques jours seulement. L’innovation est d’offrir une solution clé en main aux entrepreneurs et aux agriculteurs locaux : nous sélectionnons le site, installons le mini-réseau et formons les techniciens, avant de leur confier l’exploitation quotidienne.

À travers cette innovation et l’appropriation locale de l’infrastructure énergétique, nous avons voulu rendre l’accès à l’énergie abordable pour les régions hors-réseau ou sous-électrifiées, en Inde.

J’ai rencontré mon co-fondateur, Amit Saraogi, il y a 3 ans dans une école qui avait pour but de développer des entreprises dans le domaine du changement climatique. Nous avons commencé avec l’idée d’utiliser les déchets liés à l’agriculture pour produire de l’électricité dans les villages, mais surtout pour les foyers. Mais au fur et à mesure, à travers nos interviews avec différents individus ou encore de représentants des régions dans lesquels nous avons décidé d’agir, nous nous sommes rendus compte que la majorité de la demande en électricité provient des agriculteurs et de commerces. Environ trois quart de la population est impliquée directement ou indirectement dans l’agriculture en Inde ru-rale. L’accès à l’énergie peut complètement modifier leur mode de vie. Leurs revenus peu-vent considérablement augmenter grâce, par exemple, à l’irrigation. De ce fait, l’essor de leur productivité est un paramètre qui peut générer de l’emploi et donc permettre un meilleur niveau de vie à un plus grand nombre de personnes.

Comment êtes-vous parvenue à travailler sur ce concept de gazéification?
J’ai appris le principe de la biogazéification lors de mon doctorat en ingénierie chimique à Londres. Elle consiste à chauffer la biomasse, comme par exemple les déchets agricoles, du bois ou des plantes, entre 700 et 1000 degrés. La biomasse produit dès lors des gaz riches en énergie, qui sont brulés dans un moteur qui génère de l’électricité. Cette technologie peut être utilisée à grande comme à petite échelle, jusqu’à 10 à 20 kW, ce qui peut approvisionner 100 à 200 foyers ruraux indiens.

L’objectif de mon co-fondateur et moi-même est de générer de l’électricité renouvelable, abordable et de qualité, à partir de ressources locales. Pour nos prochaines installations, nous souhaitons nous réorienter vers l’énergie solaire en raison des contraintes opérationnelles liées au développement de la gazéification. Les zones reculées et difficiles d’accès, et également le manque de formation de la population, contraignent l’adoption de cette technologie.

Pourquoi avez-vous orienté vos recherches vers le secteur de l’énergie et du développement durable ?
Il est important de préciser que la réussite de ce projet – devenu une entreprise sociale qui s’ap-pelle Oorja – ne se base pas uniquement sur mon investissement personnel, mais bel est bien sur celui de notre équipe. Nous avions dès le départ la volonté de participer activement au développement durable et d’avoir un impact positif sur le climat et sur le développement rural. La sélection de la problématique de l’accès à l’énergie est due au secteur de l’énergie en tant que tel.

Effectivement, ce secteur influence énormément beaucoup d’autres secteurs. Prenons par exemple le cas de l’éducation et de la santé : l’accès à l’énergie en continu pourrait permettre aux enfants de continuer à étudier le soir, ou bien réduire la combustion de kérosène, qui pose des problèmes de santé et de pollution, dans les foyers. D’autre part, et c’est un paramètre auquel nous avons toujours accordé beaucoup d’importance. L’accès à l’énergie peut considérablement améliorer la parité entre les femmes et les hommes en Inde. L’émancipation des femmes est très fortement liée à leur transition vers l’énergie moderne, car ce sont elles qui souffrent le plus des carburants fossiles brûlées au sein de leur foyer. La plupart du temps, elles ne sont pas impliquées dans la sélection des carburants, ni dans les décisions économiques du foyer. Elles bénéficient aussi du renouvellement économique, de l’augmentation de leurs revenus et de la création d’emplois, qui a lieu lorsqu’il y a l’accès à l’énergie en continu. C’est donc pour toutes ces raisons que l’approvisionnement en énergies renouvelables peut changer la vie de ces femmes, qui sont de plus susceptibles de réinvestir leurs revenus pour le bien-être et le confort de leur famille et celui de leur communauté.

D’un point de vue humain, fournir de l’énergie renouvelable à plus de 500 de personnes, vous a-t-il changé ?
S’immerger physiquement aux côtés de cette population m’a permis de prendre conscience de la réelle valeur et richesse des choses qui nous entourent. Ce qui m’a le plus choqué, ce sont les inégalités sociales très marquées. La majorité des gens vivent sous le seuil de pauvreté, les jeunes manquent cruellement d’une éducation de qualité et d’opportunités professionnelles, et les femmes souffrent très souvent de discrimination et participent très peu dans la prise de décision. Nous avons pu constater, après l’installation de notre premier mini-réseau solaire l’an dernier dans un village auparavant hors-réseau, les premiers signes décisifs d’impact social et économique, sous la forme du démarrage d’un magasin dans le village nouvellement électrifié par Oorja. En ont découlé la création d’emplois de construction pendant le développement de projets et l’augmentation des revenus des foyers et des agriculteurs qui profitent de l’alimentation en électricité 24h sur 24… leur satisfaction avec notre service, c’est cela qui nous récompense et qui continue de nous motiver !

Comment voyez-vous Oorja dans 10 ans?
Nous sommes assez ambitieux quant au futur d’Oorja. Notre volonté est de rendre l’accès à une énergie de qualité et abordable au plus grand nombre de personnes possible. Nous avons créé un modèle évolutif qui repose sur la participation de la population locale. C’est nous qui les formons et leur transmettons toutes les connaissances et le savoir-faire nécessaires pour garantir leur indépendance énergétique. Notre idée est de transférer la possession des mini-réseaux à des entrepreneurs locaux, qui deviendraient dès lors nos franchisés. Comme je vous l’ai dit précédemment, de notre côté, l’objectif est de former les futurs employés pour leur déléguer certains tâches. Par exemple, la collection des paiements, les opérations et entretiens quotidiens des installations, qui sont des missions mieux accomplies par des locaux connaissant déjà les consommateurs. De ce fait, ils vont pouvoir atteindre un niveau d’autonomie confortable, et de nouveaux consommateurs, ce qui va favoriser le développement économique et social local.

Nous espérons installer dans les cinq prochaines années près de 500 mini-réseaux (qui généreraient de l’électricité pour 10 000 entreprises), créer environ 15 000 emplois, et surtout économiser 300 000 tonnes de CO2. Nous souhaiterions également à long terme intégrer différentes technologies pour faciliter cela, notamment des compteurs intelligents et les paiements mobiles, pour automatiser une partie des opérations.

Avez-vous été sensibilisée au développement durable durant votre enfance ? Si non, d’où provient cet intérêt ?
Ma sensibilité au développement durable provient de mon adolescence, quand j’ai lu plusieurs livres sur le sujet, et à travers mes parents et mes études j’ai pu développer cet intérêt, pour en faire aujourd’hui une véritable vocation.

C’est surtout par le biais de la science que j’ai été sensibilisée à ces problématiques. J’ai choisi de faire mes études en ingénieries chimiques parce que je savais que j’aurais l’occasion de savoir comment développer des biocarburants et d’autres types d’énergies renouvelables. Ce n’est que juste après que j’ai été sensibilisée à l’entrepreneuriat social, dans le but d’accoler l’adoption de ces énergies renouvelables justement. Pour moi, avoir une entreprise n’a pas d’intérêt si elle ne génère pas un impact positif sur le développement économique et social de zones marginalisées, ou sur l’environnement.

Quels seraient vos arguments si vous devriez sensibiliser un public réticent aux énergies renouvelables ?
Je pense que je ne tiendrais pas de discours trop didactique, mais j’appuierais mes arguments sur des preuves scientifiques. Dans un premier temps, je leur parlerais du fait que les énergies renouvelables sont le plus souvent moins chères quand on prend en compte les vrais coûts sociaux liés aux énergies fossiles, comme le charbon par exemple, qui entraînent des problèmes de pollution et de santé graves et chères. Le problème est que les carburants fossiles sont encore subventionnés, et ce à différents niveaux.

C’est le cas en Inde, où le gouvernement mise à la fois sur les réserves de charbon ainsi que sur les ressources solaires qui favoriseraient tous deux l’autonomie énergétique du pays. Mais au niveau local, il est possible pour les mini-réseaux solaires d’exister en parallèle au réseau national. La qualité de notre lumière est indiscutablement de meilleure qualité, et les habitants ont conscience des risques liées à la consommation d’énergies fossiles. Ils sont déjà au courant de ce qu’est l’énergie solaire photovoltaïque, et il manque seulement la distribution de cette technologie pour qu’ils puissent en bénéficier et, par eux-mêmes, accélérer la transition de leurs communautés vers une vie meilleure, plus durable et à faible émission de carbone.

À travers nos interviews, nous cherchons à valoriser ceux qui soutiennent la consommation des énergies renouvelables, de part leurs actions à grande ou petite échelle.

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